Caroline Broué

© Caroline Broué, 2025

[ Résidence labo mai 2025 ] Caroline Broué

« Projet de récit « L’Opiniâtre » autour de la figure de Marie Durand.

 

Les « Opiniâtres », c’est le nom qu’on donnait aux femmes enfermées à la prison de la tour de Constance à Aigues-Mortes au XVIIIe siècle. Des femmes emprisonnées pour leur foi protestante, et qui refusaient d’abjurer leur religion, à une époque où les protestants étaient persécutés par les catholiques. Marie Durand, dont je voudrais retracer l’histoire, est l’une de ces « Opiniâtres », sinon la principale, la plus connue, restée enfermée pendant 38 ans dans des conditions abominables, alors qu’il suffisait d’un « oui », qu’elle abjure son protestantisme, pour qu’elle soit libérée. Elle reste dans les mémoires protestantes comme celle qui a dit « non », et aussi celle qui a gravé le mot « résister » dans la margelle du soupirail de la tour. Méconnue, elle est pourtant une icône pour celles et ceux qui la connaissent, un symbole.

 

Petite, j’allais souvent à la maison de Marie Durand, parce que mes parents avaient une maison de famille dans les environs, en Ardèche. Or, cette maison abrite aujourd’hui le musée du Vivarais protestant. Je l’ai donc visitée de nombreuses fois, sans pour autant que mon père ne m’en dise plus sur le protestantisme, nous qui descendions officiellement de Hussards noirs de la République et lui assumant une jeunesse trotskyste encore fraîche.

 

Il y a quelques années pourtant, à la faveur de la parution de mon premier roman, j’ai voulu en savoir plus sur mes origines protestantes supposées ou recouvertes. La figure de Marie Durand s’est alors imposée, car elle ne m’a jamais quittée. C’est ce lien qui me lie à elle que je voudrais interroger dans ce récit qui se présente comme une enquête sur les traces de cette femme exceptionnelle, de ce qui fait la culture protestante, et de ce qui motive l’acte de résistance, d’hier à aujourd’hui.

 

Je ne suis pas une icône, je n’incarne rien, je ne sais pas si je serais capable de résister dans un cas extrême, mais je suis opiniâtre. Simple trait de caractère ou héritage culturel ?

 

Me refusant à écrire un roman historique ou une fiction romancée de l’histoire de Marie, j’envisage ce livre comme un récit de non-fiction littéraire, fruit d’une enquête, nourri de lectures, de recherches et de documentation historiques, de rencontres avec des historiens, des protestants, des témoins, des résistants d’aujourd’hui, de voyages et de visites là où l’enquête me portera (à la tour de Constance, à la maison de Pierre et Marie Durand etc.). Je voudrais que l’écriture suive cette enquête, ses errements, ses avancées, que j’en restitue les coulisses, les tenants et les aboutissants. » 

 

Caroline Broué, 2024

 

Caroline Broué , radio france 

 

& l’émission Les bonnes choses : saveurs ardéchoises

 

& Extrait livre à paraitre_Caroline Broué

 

Ici vous pourrez lire quelques pages du futur livre à paraître, inédites – offertes par Caroline Broué pour notre site en avril 2026  (et télécharger le pdf au dessus).

 

« La maison de Pierre et Marie n’a pas livré tous ses secrets. Quand Christine me la fait visiter, on la sent qui se réjouit de l’effet produit. Le clou de la maison, c’est la cuisine qui a été restaurée pratiquement à l’identique. « Voyez le linteau de la cheminée sur lequel Étienne, le père de Marie, a gravé Loué Soy Dieu avec ses initiales et la date de 1696. » Sous l’âtre, un trou creusé de la taille d’un homme : en réalité, une cache, dans laquelle les prédicants, ces hommes de la société civile formés pour remplacer les pasteurs, se réfugiaient pour échapper aux dragons du roi. « En fait, précise-t-elle, le trou débouche dans une salle assez vaste pour accueillir une vingtaine de personnes car la pièce sous la cheminée s’étend sur tout le sous-sol de la maison ! »

 

Je m’étonne de cette information, parce que depuis mes visites enfant, je pensais que le trou creusé ne pouvait pas contenir plus qu’un homme debout.

 

Au milieu de la cuisine trône une grande table : « On y posait la bible, comme celle de Claudine Gamonnet, la maman de Marie, qu’on peut voir dans la pièce voisine. » Il semble pourtant que ce soit son père qui lui ait appris à lire. Dans la cuisine se tenaient aussi les réunions de prière, les prédications et l’enseignement. « Cette pièce a vu beaucoup de choses, y compris des dragons du roi venus pour tout piller… Regardez aussi, dans le mur du fond, cette niche qui cachait un petit psautier. » Le chant des psaumes a toujours été pratiqué par les protestants qui en connaissaient bon nombre par cœur. Christine ajoute : « à l’époque de Marie on n’avait pas le droit de les chanter tout haut. Les psautiers, comme la Bible, pourtant si précieux pour la piété familiale, étaient officiellement interdits, il fallait donc bien les cacher. »

 

Christine me frappe par sa disponibilité et sa simplicité. J’ai envie de mieux la connaître : « qu’est-ce que c’est être protestante pour vous ? » Sa réponse est de fait très protestante : « pour moi, ce n’est pas adhérer à un concept religieux ni à une philosophie particulière. C’est plutôt – et peut-être est-ce aussi ce qu’ont vécu les Durand – rechercher dans les textes bibliques ce que j’ai à comprendre pour ma vie, ce qui me permet d’être responsable de mes choix, de mes erreurs aussi, mais pas d’une manière culpabilisante. Au contraire, le vrai croyant sait que tout est toujours possible. Que ce qu’il doit faire ne lui sera jamais dicté par personne. Ma foi protestante m’invite au fond à essayer de vivre ma vie comme je dois la vivre et à en être actrice. »

 

Ce que je comprends, c’est qu’au XVIIIe siècle, être protestant dans les Cévennes et le Vivarais, c’est d’abord vivre caché. Les partisans de la religion réformée, interdite de 1685 à 1787, le savent bien, qui se réunissent clandestinement en tous lieux possibles : grottes, avens, ravins, garrigues et forêts alentour. Promulgué en 1598 par Henri IV pour mettre fin aux guerres de religion qui ont conduit au massacre de la Saint Barthélemy en 1572, l’édit de Nantes a fait long feu. Il avait ouvert une période de paix relative pour les huguenots. En fait, les violences contre la minorité protestante n’ont jamais cessé. Après quatre-vingts ans de cette union de façade, Louis XIV signe le funeste édit de Fontainebleau. A ses yeux, l’unité religieuse est une condition essentielle de l’unité politique, selon la formule restée célèbre : « un roi, une loi, une foi ». Les violences contre la minorité protestante – humiliations, persécutions, condamnations, emprisonnements – reprennent de plus belle. Dans les registres officiels, les initiales R.P.R. pour « Religion prétendument réformée » sont à elles seules un motif de condamnation.

 

Sur les 40 000 Huguenots que comptent le Vivarais, 4000 prennent le chemin de l’exil. Près de 200 000 dans tout le royaume. Ils rejoignent les pays limitrophes dits du « Refuge », principalement l’Allemagne et la Suisse, parfois la Hollande et l’Angleterre. Ce sont généralement les plus aisés, artisans, membres des professions libérales. Les autres restent, faute d’avoir les moyens ou les relations nécessaires à leur exil. Pour eux s’ouvre le siècle du « Désert », cette longue période de 1685 à 1789 durant laquelle se met en place une église de l’ombre qui se manifeste, notamment, par les fameuses « assemblées du Désert ».

 

Partout dans le royaume, les mêmes scènes se répètent. On traque les protestants, on démolit leurs temples. Des Cévennes au Haut-Languedoc, du Poitou au Dauphiné… Tous les moyens sont bons pour obtenir l’abjuration de ceux de la « R.P.R. ».

 

 

Le 20 octobre 1684, soit un an avant la révocation de l’édit de Nantes, le pasteur des églises de Soyons (Vivarais) et de Valence (Dauphiné), Isaac Homel, est roué vif sur la place de Tournon. Le récit de son calvaire est rapporté par un certain Finiels, pasteur à La Caimette (Gard) qui le tient lui-même de feu son père, pasteur pendant quarante-deux ans de l’église d’Aumessas.

 

Le bourreau étant ivre, lui fit souffrir les plus cruels tourments. Avant de lui donner le coup de grâce, il lui asséna trente coups de barre, accompagnés chacun d’un juron, d’une insulte, d’un blasphème. Il ne pouvait rompre les os de ce martyr, qui ne poussa ni un « ah ! » ni un « hélas ! » Il était alors âgé d’environ soixante-dix ans. À la suite de quoi, il prononça un long discours sur la roue, où il resta onze heures avant de rendre son âme à Dieu.

Le corps martyr reste longtemps exposé dans la ville et sa tête à Beauchastel, à titre d’exemple.

A partir de l’année suivante, la litanie des restrictions s’allonge :

Le culte protestant est interdit.

Les protestants n’ont pas le droit de quitter le royaume.

Les pasteurs sont condamnés à mort.

Les hommes qui sont surpris aux assemblées secrètes sont envoyés aux galères ou condamnés à mort.

Les femmes sont mises en prison.

Les enfants qui ne reçoivent pas une éducation catholique sont enfermés dans des couvents.

Obligation est faite de se marier à l’église et de faire baptiser ses enfants dans les vingt-quatre heures après leur naissance.

 

Obligation est faite de présenter un certificat de bonne catholicité signé par le curé pour obtenir une charge juridique ou un diplôme en droit ou médecine.

 

Même les cimetières sont interdits aux « Parpaillots » qui enterrent leurs morts de nuit, dans le plus grand secret, dans les caves, les champs, les jardins.

 

Et puis le « grand » Louvois, ministre de la Guerre de Louis XIV, a l’idée des « dragonnades ». Il s’agit d’envoyer des soldats occuper les maisons des réformés, et d’user de tous les moyens possibles pour les contraindre à abjurer leur religion. Pillage des biens, viols des femmes, humiliations incessantes… La première date de 1681. Elle est menée par René de Marillac, l’Intendant du Poitou. Ce sont des milliers de conversions ainsi obtenues par la force. En une seule année, on en compte près de 38 000.

 

On a peine aujourd’hui à imaginer de quel déferlement de violence on parle. Le 26 août 1685, Samuel de Pechels voit sa maison pillée par les soldats du roi :

  • Ils enfoncèrent toutes les portes, brisèrent les coffres et les armoires, préférant saccager mon bien de cette façon brutale, plutôt que d’accepter les clés, que ma femme et moi leur tendions, en les suppliant de s’en servir. Ils convertirent en écuries mes granges pleines de blé et de farine, qu’ils firent fouler aux pieds de leurs chevaux avec beaucoup de barbarie ; ils en firent autant du pain destiné à la nourriture de mes petits-enfants, sans qu’il nous fût possible d’arrêter leur brutale fureur. Je fus mis à la porte avec ma femme, qui était sur le point d’accoucher, et quatre petits-enfants, et nous ne pûmes prendre avec nous qu’un berceau et un peu de linge pour l’enfant qui allait naître. La rue étant remplie de gens, qui se réjouissaient de nous voir ainsi pillés, nous ne pûmes pendant quelques instants avancer plus loin que la porte, et les soldats vidaient sur nous, par les fenêtres, des cruches d’eau pour se divertir encore mieux de notre triste situation 1.

 

Blanche Gamond, dans ses mémoires, rapporte « des cruautés épouvantables, jusques à pendre les personnes aux chenettes de la cheminée et les autres leur mettre les pieds nus sur les charbons vifs » :

On ne saurait raconter ni décrire les tourments qu’ils [les dragons] nous firent souffrir longtemps, nous avions jusqu’à vingt bouches dans la maison. Et nous étions toujours les plus foulés de la ville, quoique nous n’étions pas des plus riches, à cause que nous étions des plus fermes de notre religion.

 

Etienne Durand, le père de Marie, a lui aussi laissé des mémoires édifiants 2 :

  • Le 1er octobre 1685, sur ordre de Monsieur de Saint-Ruth, on commença à forcer les protestants à aller à la messe. Ceux qui refusaient se voyaient loger des compagnies entières de soldats chez eux, uniquement pour les harceler et les ruiner. À Jean Vallette, de Saint-Vincent-de-Durfort, on fit brûler les pieds dans une poêle remplie d’huile bouillante. Saint-Ruth fit raser la maison de Siméon Faure, de Franchassis (paroisse de Pranles). Pierre Reboul, de La Chièze (à Pranles), fut pendu à un châtaignier jusqu’à ce qu’il soit sur le point de mourir, puis on coupa la corde d’un coup de sabre. Et cela arriva à beaucoup d’autres, trop nombreux pour qu’on puisse tous les citer. Ensuite, à l’approche de Pâques, on les obligea tous à communier de force : sinon, on leur envoyait des soldats et on leur faisait payer une amende. À Nîmes, une jeune fille communia sept fois, en prenant à chaque fois le nom d’une autre demoiselle : chacune lui donnait un écu. Mais la septième fois, elle fut démasquée, et on parla de la faire brûler vive. Tous ceux qui voulaient quitter le royaume étaient arrêtés et dépouillés. Les prisons, partout, étaient pleines.

 

Dans ce climat de violence généralisée, tout devient possible. En 1689, une jeune bergère du nom d’Isabeau Vincent se dit inspirée par une voix divine. En proie à une transe, elle se met à réciter des versets bibliques alors qu’elle ne sait pas lire, annonçant la fin des persécutions et le châtiment des catholiques. Très vite dans son sillage, d’autres personnes, souvent des jeunes femmes, se mettent à prophétiser et le phénomène se répand peu à peu dans les Cévennes, le Bas-Languedoc, le Vivarais. Celles qu’on appelle bientôt les « Prophétesses » diffusent en secret leurs messages, informant de la tenue d’assemblées secrètes, hébergeant des prédicants, exhortant les malades à l’agonie à ne pas recueillir l’extrême onction de leur curé. Leurs transes sont vite qualifiées de dangereuses, et leurs messagères tenues pour fanatiques. Même au sein de « la Religion », comme l’appelle alors les protestants, les femmes sont réduites au silence. Antoine Court, par exemple, un ami de Pierre Durand qui joua un grand rôle dans la restauration de l’église protestante en Vivarais, interdit aux femmes de prendre la parole pendant les cultes.

 

Le 19 février 1689, une compagnie de dragons venue de Saint-Sauveur de Montagut et commandée par le nouvel Intendant du Languedoc, Basville, surprend en plein jour une assemblée de 700 à 1000 personnes au Serre la Palle, sur la commune de Saint-Genest-Lachamp. On dénombre 400 victimes, parfois égorgées à genoux en pleine prière. D’après le récit qu’en a fait un témoin, l’avocat devenu prédicant – un certain Claude Brousson qui sera lui-même supplicié en 1698 –, les soldats massacrèrent indifféremment les vieillards, les femmes et les enfants. Depuis, on dit qu’au sommet du mont, l’herbe ne repousse plus là où a coulé le sang des martyrs.

 

Après ce massacre, les protestants renoncèrent aux grandes réunions pour de plus petites assemblées, en réalité pas moins périlleuses pour ceux qui se laissaient surprendre. En 1700, la plupart des pasteurs ont disparu, pendus ou condamnés aux galères.

 

À partir de 1702, la révolte des huguenots, jusque-là pacifique, prend dans les Cévennes une tournure violente. La guerre des Camisards commence par le meurtre de l’abbé du Chayla, inspecteur des missions des Cévennes pour le compte du marquis de Basville, sorte de criminel de guerre avant l’heure, qui torturait les protestants retenus prisonniers dans son village du Pont-de-Montvert. L’assaut est donné 24 juillet, lorsqu’une soixantaine d’hommes menés par Abraham Mazel, armés de sabres et de faux, pénètrent au Pont-de-Montvert en chantant un psaume. Ils sont accueillis par des coups de feu et le combat finit dans un bain de sang. Du Chayla tente de s’enfuir de chez lui par une fenêtre, il est rattrapé et tué de cinquante-deux (52 !) coups de couteau, soit le nombre de protestants qu’il a fait exécuter. Après cette nuit-là, les protestants cévenols s’organisent en bandes armées. La guerre des camisards dure deux ans, dont les civils sont les premières victimes. Litanie d’atrocités de part et d’autre, avec un net avantage au pouvoir royal qui dispose d’une armée de 20 000 hommes sans compter les milices catholiques, quand les Camisards comptent tout au plus 3000 à 4000 paysans. Exécutions, déportations, hameaux brûlés, conversions par le sabre, paroisses rasées.

 

Fraissinet-de-Fourques, 21 février 1703. Quarante femmes et enfants de miliciens catholiques sont massacrés par les camisards emmenés par Pierre Castanet.

 

Moulin de l’Agau, 1er avril 1703. Quelques centaines de protestants célèbrent les Rameaux chez le meunier Mercier. Informé par des espions qui ont entendu chanter un cantique, le maréchal de Montrevel quitte son déjeuner pour rassembler des soldats et cerne le moulin. Une vingtaine de femmes et d’enfants sont brûlés vifs.

Vernoux, 24 avril 1703. Anne Chamarre est pendue dans sa maison un jour de foire pour avoir présidé une assemblée le dimanche à l’heure de la messe.

 

Mas-de-Coston, octobre de la même année. Dans ce hameau isolé, près d’Anduze, une cinquantaine d’hommes, vieillards, femmes et enfants sont brûlés vifs alors qu’ils cherchaient à échapper aux incendies de villages déclenchés par le maréchal de Montrevel. Des incendies dont le but était de priver les Camisards de leurs ressources et de briser leur révolte en les affamant.

 

La guerre des Camisards perdure en réalité jusqu’en 1710, et les massacres gratuits, le souvenir des « grands brûlements des Cévennes » ont laissé une profonde cicatrice qui s’est transmise de génération en génération.

 

Février 1704. Une insurrection débute dans le petit village de Gluiras, moins de mille habitants. Trois hommes, le prédicant Jean-Pierre Dortial, aidé d’Abraham Charmasson et de Louis Mercier, tuent le curé et mettent feu à l’église. Puis les rebelles incendient les églises de Saint-Maurice-en-Chalencon, Saint-Fortunat, Saint-Julien-le-Roux, Bruzac, Saint-Jean-Chambre, Saint-Barthélemy-le-Pin, Saint-Sauveur-de-Montagut. Ils sont battus le 23 février à Franchassis près de Pranles par les troupes royales de Jacques de Jullien. Les blessés sont achevés, les habitants des deux hameaux de Franchassis et de Lassagne exécutés. Des troupes sont cantonnées aux frais des communautés dans les paroisses indociles. Les Nouveaux Convertis doivent financer la reconstruction de l’église et « répondre sur leur vie de toute violence contre un prêtre. »

 

C’est dans ce contexte que Marie Durand vient au monde, en 1711, en Ardèche, l’une des terres les plus réfractaires au catholicisme.

 

Les Lauzes, 1er mai

Je profite d’une résidence d’écriture en Ardèche grâce à l’association du Sentier des Lauzes, sur les hauteurs de Joyeuse, pour commencer ma quête introspective. Pas vraiment à côté de Pranles, mais dans un paysage du même genre, et depuis un refuge qu’on peut qualifier d’austère, tout perdu qu’il est dans les montagnes. En ce mois de mai, les genêts transforment le paysage en un tableau impressionniste couvert de touches vertes et jaunes.

 

J’ai une dizaine de jours devant moi, il va falloir que je sois efficace. D’abord se po/auser. Respirer. Descendre d’un cran. Prendre le temps. Ralentir. Redécouvrir le plaisir de la lenteur. Observer le printemps dans les feuilles nouvelles des châtaigniers. Apprécier la lente glissade d’une goutte d’eau sur un sol en béton ciré, comme savent si bien le faire les Japonais. Basculer en mode poétique.

Inspirer.

Souffler.

Lâcher.

Ma tête bat encore au rythme effréné d’une vie parisienne qui n’a pas grand-chose à voir avec celle d’une Ardéchoise du XVIIIe siècle. Pourtant, c’est elle que je suis venue chercher.

 

J’ai beau avoir cessé de venir dans la région il y a plus de vingt ans, je dis encore que c’est chez moi. Que je viens de là. Très vite, je trouve des correspondances qui me ramènent à mes souvenirs. Quand je prends mon balai pour chasser du refuge une araignée patibulaire, je revis nos arrivées dans la maison de la Garenne laissée vacante pendant des mois, et envahie de mille petites bêtes. Je nous revois ma sœur et moi soulever prudemment les matelas de nos lits superposés, jetant un œil craintif dans les tous les recoins, et hurlant à la vue des insectes pris au piège des toiles d’araignée. Même les inoffensifs faucheux nous faisaient peur. Combien sont ainsi passés sous nos semelles, je préfère ne pas y penser. En tout cas, nous nous amusions à nous effrayer l’une l’autre.

 

La route pour venir de Joyeuse le long des gorges de la Drobie était longue, étroite et tortueuse. Magnifique, cela dit. Mais je suis heureuse d’être enfin installée. Quoique… « installée » est un bien grand mot. La charte du refuge précise les conditions : « Ici, pas de raccordement à l’eau potable. La douche se prend à l’extérieur, au jet relié à une source. 20 litres d’eau potable de source vous sont fournis à votre arrivée, à renouveler par vous-même à la source du hameau, située à quelques centaines de mètres, sur le sentier.»

 

Depuis ce matin, une drôle d’impression m’étreint, le sentiment désagréable de n’avoir pas tout à fait envie d’être là. Et comme des bouffées de larmes qui montent toutes seules. En passant par La Garenne, tout à l’heure, mon corps s’est crispé, ma tête martelant pas d’émotion, pas d’émotion, tout ira bien… Le goût de mon enfance me revient avec la force irrépressible de la nostalgie, et ce lien viscéral, racinaire, culturel, et même politique. L’attachement à l’Histoire, aux gens qui l’ont peuplée, leur ténacité qui a traversé les siècles et se réinvente sans cesse… Marie la résistante… Que vais-je faire de tout ça ?

 

Les Lauzes, 2 mai

Grotte : cavité naturelle souterraine, creusée dans la roche calcaire par l’érosion de l’eau, généralement horizontale. Exemple : la grotte Chauvet en Ardèche.

Aven : gouffre vertical, sorte de puits naturel qui s’ouvre à la surface et qui mène à un réseau souterrain. Exemple : l’aven d’Orgnac.

Ravin : entaille profonde et étroite dans un relief, formée par le ruissellement de l’eau de pluie ou d’un torrent. Exemple : les ravins des Cévennes.

 

J’ai passé l’après-midi à me prendre la tête, pourquoi ce lieu plutôt qu’un autre, pourquoi cette histoire, pourquoi Marie. De contradictions en interrogations, j’ai finalement opté pour la marche salutaire jusqu’au village, en me lançant sur le sentier seule, absolument seule, à travers les vignes en terrasses, la forêt bordée de murets en pierre de schiste. J’ai rempli mon bidon d’eau à la source et l’ai ensuite caché derrière un bosquet pour ne pas qu’on me le vole (réflexe de Parisienne !). Je me suis attardée au théâtre de verdure où l’on vient l’été assister à des spectacles en profitant d’une vue et d’une acoustique exceptionnelles.

 

Le Sentier des Lauzes est une association qui accueille des artistes en résidence. Certaines de leurs œuvres sont disséminées dans la nature. Après avoir franchi le ruisseau en marchant sur les pierres mouillées, j’ai écouté l’étrange conciliabule des bustes sculptés dans la lauze par l’artiste Domingo Cisneros, contemplé le paysage depuis deux points de vue où Akio Suzuki a laissé une empreinte d’oreillers en forme de pieds moulés dans le ciment. Au-dessus du moulage, l’artiste sonore a créé une chambre d’écoute dans un mur incurvé de pierres sèches, selon une technique ancestrale très utilisée en Ardèche. De là, j’ai rejoint la petite route au niveau de l’Eyrolle, marché jusqu’à celle qui conduit à Saint-Mélany, puis je suis revenue au refuge.

 

Cette marche m’a fait beaucoup de bien. Elle a libéré mes pensées, m’a apaisée, je suis rentrée ragaillardie, en mesure d’apprécier la douche à l’eau froide.

 

La nuit a été calme, à part une petite frayeur nocturne quand j’ai cru entendre des pas sur le toit du refuge. Le réveil au petit matin se fait au milieu des éclairs et du tonnerre. La brume est telle qu’elle recouvre de blanc la montagne, toute la vue est obstruée. La température s’est rafraîchie. Petit moral.

 

Nous sommes des êtres sociaux. Je m’en rends compte ici, recluse que je suis dans cet atelier-refuge perdu dans la montagne. Les seules créatures que je perçois sont les oiseaux qui me gratifient d’un concert de pépiements matin et soir. Mais le colloque que j’entretiens avec eux reste silencieux. Je n’ai pas de mal avec ce silence car ça parle beaucoup en moi. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a du monde.

 

Au premier rang, mon père. Homme de parole au double sens de l’expression. Un homme qu’on écoutait quand on était enfant, et qu’on n’avait pas le droit d’interrompre sous peine de cris. Un homme qui détenait le savoir et le faisait savoir. Plus que le savoir, même, la vérité. Je devrais même écrire la Vérité. Celle que délivre la science dont il était un éminent représentant. Difficile de se faire une place face à une telle personnalité. Il voulait toujours avoir le dernier mot. Je me souviens que, lorsque mes parents recevaient à dîner, il commençait par laisser parler les convives, les écoutait, et ne donnait son avis qu’en dernier. Alors, toute l’assemblée se taisait pour tendre l’oreille avec attention, comme si ses mots avaient valeur d’oracle. C’était une sorte de pasteur, mon père. Il nous guidait dans nos choix, dans notre vie. Parfois, on avançait de travers. Alors il nous remettait dans le droit chemin. Il nous disait aussi quoi penser.

 

Je comprends que je suis venue ici pour me donner une chance de trouver une place. »

 

1. Voir Je ne changerai pas. Mémoires d’un réfugié huguenot entre dragonnades et exil. Montauban, 1685- Dublin, 1692, éditions Ampelos, 2008.
2. Etienne Gamonnet, Etienne Durand et les siens (1657-1749). Un siècle de résistance protestante pacifique en Vivarais, Les Presses du Languedoc, 1994.

 

© Caroline Broué, 2025

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Événements

[ Rencontre Labo ] Caroline Broué

> Résidence Labo | Ecriture

Dimanche 11 mai - 15H

Théâtre des lauzes | Saint-Mélany

[ Rencontre Labo ] Caroline Broué

Quel meilleur endroit que les Cévennes d’Ardèche pour Caroline Broué, productrice bien connue des auditeur·ices de France-Culture, afin de développer son récit-enquête autour de Marie Durand, figure emblématique de la résistance protestante au XVIIIe siècle ? À travers l’histoire de cette ardéchoise qui grava le mot «résister» dans la tour de Constance d’Aigues-Mortes où elle…

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